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Littérature

Dimanche 12 novembre 2006
L'association L'Idée-Livres est toute jeune, puisqu'elle a été créée à Rennes au bébut de l'année 2006, mais elle repose sur une expérience de 5 ans d'organisation de cercles de lecture. Son objectif est d'encourager la lecture et son partage dans le but de développer la citoyenneté.
Parmi les projets de l'association, la création d'un salon littéraire au printemps 2007, centré sur "Littérature et gastronomie", auquel travaillent activement les membres de l'association.

Site internet : http://www.lidee-livres.com
Par François
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Lundi 13 novembre 2006

Dans le cadre de « Lire en fête » avait lieu le dimanche 15 octobre 2006 à la Maison Internationale une rencontre avec l'écrivain Pierre Bergounioux.
Cette rencontre était organisée par l'association "Des livres dans la ville". François Rannou, un de ses membres, m’a expliqué qu’il s'agit d'une association de lecteurs et d'éditeurs (Le Fol Avoine, Apogée, etc.) qui oeuvre depuis 10 ans sur l'Ille et Vilaine pour la promotion de la littérature. Ils ont ainsi fait venir à Rennes des auteurs comme Jean-Claude Pirotte, François Bon, Nelly Kaplan. Des auteurs exigeants, en somme.

L'assemblée était essentiellement constituée de membres de l'éducation  nationale : des étudiants en khâgne, une étudiante américaine spécialisée sur Faulkner, une ancienne prof de lycée technique (elle a fait travailler ses élèves sur un texte de Bergounioux), une prof de fac (Michèle Touret). François Rannou, de son côté, est professeur de lettres au collège à Combourg et il animait la discussion avec Nicole Moulinoux, directrice de la fondation  Faulkner.
 La vocation littéraire de Pierre Bergounioux est née quand il s'est aperçu que les gens de sa région (la Lozère) étaient restés fermés sur eux-mêmes, répétant les mêmes schémas de génération en génération. Il est aujourd'hui à 4 ans de la retraite (prof de collège), et il a vécu la période où cette région s'est ouverte sur l'extérieur. Il s'est alors aperçu qu'il était prisonnier de cet "héritage" ("à un moment donné les choses qui nous entourent deviennent force d'oppression"), et c'est à travers la lecture et l'écriture qu'il s'est libéré ("un livre est une délivrance"). Il a donc une relation conflictuelle avec son passé : il lui a été nécessaire de mourir à soi-même pour renaître, afin d'être un contemporain de sa propre époque, et pas quelqu'un qui vivrait dans le passé. A la différence de Proust, il ne croit pas qu'on puisse faire revivre le passé : "on sauve juste la pensée d'un monde disparu". Ainsi, il n'est absolument pas nostalgique.
Pour lui la littérature a connu 2 grands écrivains essentiels :
- Homère, qui a réussi à enfermer le fracas du monde dans un récit, la limite étant que cela était raconté de l'extérieur (Homère n'a jamais été soldat)
- Faulkner, qui raconte ce qui se passe à l'intérieur des gens.. Pour lui, ceux qui ne connaissent pas Faulkner ne sont pas les contemporains  d'eux-mêmes.
Il a un regard très critique sur la littérature actuelle, qui ne le nourrit pas, tout en étant conscient d'avoir le même discours que les vieux réacs quand il était jeune. Pour lui, les livres qui nourrissent sont difficiles, et le niveau d'étude (en moyenne le brevet) ne permet  pas de les lire aisément. Le plaisir de la lecture est nécessaire mais pas suffisant : un texte qui le nourrit est un texte qui lui révèle son universalité.

A lire : La mort de Brune, de Pierre Bergounioux, Folio, 136 p.

Coordonnées de l'association "Des livres dans la ville" : 9 place Hoche 35000 Rennes

Par François
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Lundi 13 novembre 2006
Sylvain Trudel est un écrivain né à Montréal il y a une quarantaine d'année qui a écrit plusieurs oeuvres pour la jeunesse, avant de se faire remarquer en France en 2002 avec un roman intitulé Du mercure sous la langue (éd. Les Allusifs), monologue d'un adolescent révolté atteint d'un cancer.
Il nous revient en 2006 avec un recueil de nouvelles La mer de la tranquillité, toujours chez le même éditeur, qui creuse le même sillon sombre que son roman. Neuf nouvelles, neuf personnages, apparaissant dans l'ordre chronologique de la vie, de la naissance en passant au souvenir d'enfance aux ratiocinations d'un vieillard misanthrope au bout du rouleau. Neuf nouvelles, neuf douleurs, placées sous le haut patronage de Chateaubriand : "la vie sans les maux est un hochet d'enfant".
Cette vision torturée de la vie, on la retrouve dans la nouvelle qui donne son nom au recueil : il s'agit du dialogue sur un banc public entre un jeune homme et un vieillard. Le vieillard : "Sois heureux, mais n'oublie pas : dans notre vallée de larmes, nos espoirs sont comme les canards sur la mer de la Tranquillité." (p. 103). Sur le moment, incompréhension du jeune homme, puis plus tard : "c'est seulement alors, le visage tourné vers la solitude et l'abandon lunaires, que je dénoue l'énigme tombée de la bouche empoisonnée d'un aïeul : il n'y a a pas de canards, pas de canards sur la mer de la Tranquillité."
Tout au long de ses neuf nouvelles, il sera notamment question de suicide (deux fois), d'un naïf qui veut apporter le bonheur aux genre humain mais qui se heurte à un mur d'incompréhension, mais aussi d'un souvenir d'enfance à la fois douloureux et merveilleux dans "Deux visages", qui en trois pages est comme une nuée de sensations retrouvées. S'il est parfois  question de religion, ce n'est jamais sous forme de prosélytisme, mais plutôt sous forme d'un héritage pesant ou d'un outil de questionnement métaphysique.
Sylvain Trudel a un style riche, un vocabulaire recherché et cet art d'incarner dans des personnages des visions du monde, fondamentalement pas très optimistes, mais profondément vraies. Des nouvelles à lire et relire (ce que je vais faire sur le champs).

Références : La mer de la tranquillité, de Sylvain Trudel, éd. Les Allusifs, 2006, 186 p., 15€
Par François
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Mercredi 15 novembre 2006

Jean-Paul Dubois a frappé un grand coup avec ce livre. Le caractère artificiel du concept de base (construire les chapitres du roman et la vie des personnages en fonction des septennats de la Ve république) est totalement effacé par le talent de conteur de Jean-Paul Dubois : chaque changement de président correspond à un événement de la vie du personnage, mais cela n’a rien d’artificiel car totalement incarné.

Nous suivons plus de 50 ans de la vie de Paul Blick, le narrateur, successivement é tudiant en sociologie, journaliste sportif, papa poule, photographe d'arbres, jardinier, rythmée par les événements politiques. Mais loin d’être le héros de ces événements, il en est plutôt le contemplateur désabusé. On sent effectivement en Paul Blick un fond de pessimisme historique : de la figure effrayante du Général de Gaulle, qui semble être installé à demeure dans le poste de télévision, jusqu’au 21 avril 2004, qui permet à Paul Blick "de mesurer la vanité du monde moderne, cet univers outrageusement actif, bardé de capteurs, fonçant tête baissée sur les fantômes de ses certitudes, effaçant ses erreurs comme autant d’artefacts, négligeant le recul, méprisant la lenteur, oublieux, amnésique et voyou.", peu d’événements glorieux restent en mémoire.

Ainsi, alors que les médias présentent de nos jours mai 68 comme une grande période de libération dont nous serions les héritiers, pour lui, la reprise en main s’est faite dès Pompidou, et Giscard a remis les gens dans le "droit chemin" : "la longue période d’insouciance, de liberté et de bonheur, qui avait accompagné mai 68, était définitivement révolue (…) Le pays avait confié ses intérêts à un petit roi calculateur faussement féru d’accordéon, s’était acheté des costumes de coupe ridicule et de petites mallettes qui ne l’étaient pas moins. Dans ces attachés-cases thermoformés censés receler la puissance du siècle, chacun en réalité, sans se l’avouer, dissimulait la misère et la honte d’être redevenu un petit soi." (p. 184).

Au-delà de l’intérêt de la relation entre intime et histoire, le parcours de Paul Blick est touchant, car profondément humain. Du legs matériel et moral de l’appareil photo de son frère, il se construira une carrière de photographe ; une fois ruiné, il prendra en quelque sorte la succession de son père comme jardinier. Il n’a pas été épargné par les épreuves (la mort de son frère, celle de sa femme, la dépression de sa fille), mais elles sont contrebalancées par des morts et des vies plus "normales" (le père, la mère, le fils). Comment alors expliquer ce sentiment de fragilité extrême de la vie qu'éprouve Paul Blick ? Peut-être simplement parce que c’est ce qu’elle est : "la vie n’était rien d’autre que ce filament illusoire qui nous reliait aux autres et nous donnait à croire que, le temps d’une existence que nous pensions essentielles, nous étions simplement quelque chose plutôt que rien". conclut-il. Il y a quelque chose du "Vanitas vanitatum, et omnia vanitas (vanité des vanités, et tout est vanité)" de l’Écclesiaste dans cette vision du monde.

Le sentiment amoureux n’échappe pas à ce désenchantement, car Paul s’aperçoit rapidement qu’Anna, qu’il aime, et lui appartiennent à des mondes parallèles. Elle ne sera malheureusement pas celle "auprès de qui, jamais, je ne ressentirais le fardeau d’être en vie. Ni la peur de mourir seul." (p. 163). Encore une fois, c’est la vanité de toute chose qui l’emporte : "Je tenais l’amour pour une sorte de croyance, une forme de religion à visage humain. Au lieu de croire en Dieu, on avait foi en l’autre, mais l’autre, justement n’existait pas davantage que Dieu. L’autre n’était que le reflet trompeur de soi-même, le miroir chargé d’apaiser la terreur d’une insondable solitude." (p.239) 

Au-delà de ces aspects moralo-philosophiques, il faut saluer le style de Jean-Paul Dubois qui arrive à rendre vraiment l’atmosphère d’une époque, le caractère d’un personnage, un sentiment en très peu de mots. Ainsi par exemple de ses parents après la mort de leur fils aîné, comparés à des "arbres creux, présents mais totalement absents." (p. 28)

A lire ce compte rendu, on pourrait croire que ce livre est extrêmement sombre, mais l’humour y est très présent, ne serait-ce que du fait du regard désabusé du personnage. Les épisodes sexuels sont notamment marqués par cet humour, que ce soit les pratiques sexuelles de son ami David Rochas avec le rôti familial, les expériences anglaises, où les relations sado-masochistes avec le dentiste, petit ami d’une de ses ex. Mais les expériences musicales calamiteuses, les épisodes scolaires calamiteux (lycée, université), la mitterandomanie de sa mère et ses conséquences sont aussi contaminés par cet humour, proche du grotesque.


Références : Une vie française, de Jean-Paul Dubois, Points/Seuil, 2004, 401 p., 7,90€
Par François
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Dimanche 19 novembre 2006

C’est Frédéric Ferney et son émission Le Bateau Livre sur France 5, qui m’a donné envie de lire ce livre : il a reçu José Manuel Fajardo dans son émission du 12 octobre 2006. L’eau à la bouche est un livre extrêmement sensuel, débordant d’odeurs et de saveurs de cuisines espagnoles, mexicaines, françaises.

Nous sommes en 1995. La guerre fait rage dans les Balkans, mais nous suivons à Paris douz e heures de la vie d’Omar José Mesa Echevarria, de son départ de son appartement un soir jusqu’à son retour le lendemain, après avoir travaillé toute la nuit comme cuisinier à l’Arc-en-Ciel, un cabaret imaginé sur le modèle du caveau de la Huchette.

Mais plus que douze heures de la vie d’un homme, c’est au récit de toute sa vie que nous assistons, via un véritable "tourbillon de souvenirs dans [sa] tête" (p. 243) : pendant qu’il prépare guacamol et autres tiramisu, il se remémore en effet les faits marquants de sa vie. Tous ces épisodes sont narrés de manière éclatée, à coup de courts chapitres qui nous font jongler avec la chronologie, reflet du vagabondage de la pensée d’Omar dans sa cuisine de l’Arc-en-Ciel.

Omar de souvient de son enfance à Gijon, en Espagne, marquée par les souvenirs de la cuisine de sa mère (le poulet à la bière), des emprisonnements de son père, communiste sous le franquisme, des festins d’huîtres de ce dernier (dont Omar ne comprendra la connotation sexuelle que bien plus tard), de la fascination pour les navires du port, ce qui le poussera à devenir marin.

Nous le retrouverons plus tard en rade au Mexique, où il vit une passion torride du côté de Guadalajara avec une lointaine cousine, Lara. Cela bien sûr ne sera pas du goût de l’époux de celle-ci, qui lance des hommes à sa poursuite.

Omar fuit alors sur une plate-forme pétrolière, où il se retrouve aide-cuisinier auprès de La Reine, homosexuel haut en couleur dans un univers viril et brutal. Un cuisinier qui a une haute opinion de son métier : "Toi, tout ce que tu vois, dehors, c’est un tas de brutes sans âme qui bossent de l’aurore au couchant. Moi je vois des hommes de courage qui transpirent et se tordent sous cette chaleur de dingue et qui ont besoin d’une compensation après la brutalité de leur travail. Ce sont des chevaliers errants qui ont oublié leurs armes et leur mission, et qui se retrouvent coincés ici, prisonniers de l’enchanteur Pognon qui leur a jeté un sort. C’est donc moi qui leur rappelle à ma manière qu’un jour ils étaient libres et fiers, en leur offrant les meilleurs mets du monde. Les plus exquis. Ceux que mangeraient un roi où le président de la République en personne. Je cuisine pour eux, pour mes beaux guerriers du pétrole. Ils sont mon œuvre d’art. Je m’installe dans leurs bouches, je me faufile dans leurs entrailles et j’y dépose une graine de grandeur. Tu sais ce qu’on dit, qu’il faut manger pour vivre. C’est évident, mais moi je leur donne à manger pour qu’ils vivent dans la dignité." (p. 210).

Puis viendra la rencontre avec Marina, roumaine hantée par son passée, qui fait tous les soirs un numéro de danse sur le morceau « Grace » de Jeff Buckley, et dont Omar tombe fou amoureux. Mais comment vivre avec une femme dont le père a été persécuté par le régime « communiste » de Ceaucescu qui l’a poussé au suicide alors qu’on est soi même fils de communiste, et fier de l’être ? "‘Instituteur sous une dictature communiste, tu sais ce que c’est ?’ Non, je ne le savais pas. Je savais seulement  qu’il était dur d’être communiste sous une dictature fasciste" (p. 179). C’est en fait cette difficulté qui est au centre du livre : comment être intime avec quelqu’un ?

Ce livre est aussi un bel hymne à Paris, non pas le Paris des nostalgiques, comme le dit La Reine : "Paris n’appartient pas seulement aux poètes, aux peintres et aux philosophes, arrête tes conneries, il appartient aussi aux chauffeurs de taxi algériens, aux musiciens péruviens ambulants, aux épiciers chinois, aux concierges portugais et aux maçons polonais. Et ce Paris est bien vivant, je t’assure. Personne ne peut vivre dans un musée, encore moins dans un mausolée, laisse cela aux pauvres ricouilles qui se croient immortels. Quand tu iras, laisse tomber les expositions, les cafés célèbres et toutes ces saloperies. Toute la beauté que tu veux, tu la trouveras en te baladant dans ses rues. Tu n’as q’à éviter le Paris des morts." (p. 225)

Les morts, il en est pourtant question lors d’une très belle visite d’Omar et Marina au cimetière Montparnasse où sont enterrés les roumains Brancusi, Cioran, Tzara, visite qui culmine sur un acide constat d’incommunicabilité autour d’une pomme partagée qui à chacun rappelle un souvenir différent (p. 192). Au-delà des mots, qui "étaient l’auréole de la vérité, mais la vérité même des sentiments, des sensations, était retranchée dans un lieu inaccessible" (p.180), c’est au travers du partage des plats de l’enfance qu’Omar et Marina réussiront à se connaître et à prendre conscience de leur amour. Omar réveille Marina en lui faisant manger des hoyos de aceite, un plat que lui faisait sa mère quand il était enfant. Ce n’est qu’après avoir goûté au cozonac préparé par Marina (un plat de son enfance à elle), qu’Omar, face à celle qui est une énigme pour lui, peut enfin dire "je sais au moins quelque chose de toi. Et je le sais parfaitement : j’ai le goût de ton enfance dans la bouche." (p. 246).

Corps et âme, voilà ce que sont les humains, et les nourritures du corps permettent de relier les âmes, semble nous dire José Manuel Fajardo.

Son livre est d’une extrême richesse, brassant encore bien d’autres thème, comme par exemple le mal, la violence que chacun a en soi, ce qui est illustré par le personnage de Velibor, cuisinier-déserteur de l’armée serbe poursuivi dans sa conscience par ceux qu’il a tués à la guerre, où encore par ce souvenir d’Omar : sa joie à l’annonce du meurtre par ETA du policier qui harcelait son père, et la honte de ce sentiment de joie en découvrant que ce policier avait une femme et une petite fille.

Un livre a déguster par petites bouchées, afin d’en savourer toutes les nuances !

 

 

 


Références : L'Eau à la Bouche, de José Manuel Fajardo, traduit de l'espagnol par Claude Bleton, éditions Métailié, septembre 2006, 263 p., 20 €

Par François
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