Victoire, les saveurs et les mots, de Maryse Condé

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Maryse Condé est une écrivaine guadeloupéenne qui, avec ce livre, Victoire, les saveurs et les mots, est partie à la recherche de sa grand-mère, Victoire, qui vécut à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.
Elle nous replonge dans l'Histoire coloniale française à travers le portrait d'une femme qui bien qu'officiellement libre, connut encore une forme d'esclavage. Il faut dire que cette période est cruciale dans l'émancipation des Noirs. Maryse Condé nous montre très bien les tensions qui existaient entre les "Blancs pays", les "mulâtres" et les "Nègres noirs", dans une société largement régulée par les rapports entre les couleurs de peaux.
Mais ce livre est bien plus qu'une fresque historique : Maryse Condé cherche à imaginer, malgré ou à cause du peu d'éléments dont elle dispose, ce que fut la vie de son aïeule, dont sa mère ne lui parla jamais vraiment. Elle voit Victoire comme une femme silencieuse, réservée, qui ne s'exprimait qu'à travers son immense talent de cuisinière. Il faut dire qu'illettrée et ne parlant que le créole, elle se coupait d'une grande partie de la société qui l'entourait. On devine le bouillonnement intérieur de Victoire, sa douleur d'avoir été trompée par l'homme qui lui a fait un enfant, sa douleur de ne pouvoir vivre pleinement l'amour qu'elle porte à son patron (un Blanc pays), sa douleur de ne pouvoir partager des émotions avec sa fille (la mère de l'auteur), monstre de froideur...
Maryse Condé érige un formidable monument à la mémoire de sa grand-mère, ce qui lui permet ainsi de rétablir son image de figure tutélaire et de montrer les liens qui l'unit à elle : "ce que je veux, c'est revendiquer l'héritage de cette femme qui apparemment n'en laissa pas. Établir le lien qui unit sa créativité à la mienne. Passer des saveurs, des couleurs, des odeurs des chairs ou des légumes à celle des mots. Victoire ne savait pas nommer ses plats et ne semblait pas s'en soucier. Elle était enfermée le plus clair de ses jours dans le temple de sa cuisine, petite case qui s'élevait à l'arrière de la maison, un peu en retrait de la case à eau. Sans parler, tête baissée, absorbée devant son potajé tel l'écrivain devant son ordinateur. Elle ne laissait à personne le soin de hacher une cive ou de presser un citron comme si, en cuisine, aucune tâche n'était humble si on vise à la perfection du plat" (p. 104-105)
Tout au long du livre, Maryse Condé poursuivra la comparaison fertile entre cuisine et écriture... avec une écriture limpide, elle nous fait entrer dans un univers à la fois sensuel et âpre, rempli de grandes douleurs et de petits plaisirs...

A lire : Victoire, les saveurs et les mots, de Maryse Condé, Folio, 319 pages.

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