La petite chartreuse, de Pierre Péju

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Un libraire solitaire et taciturne, Etienne Vollard. Une jeune femme, Thérèse Blanchot, qui fuit sa vie. Une petite fille abandonné à elle-même.
Ces trois personnages vont se rencontrer dans un fait divers comme il y en existe quotidiennement dans nos journaux.
Etienne Vollard va en effet renverser accidentellement la petite Eva, que sa mère avait oubliée d'aller chercher à l'école.
Pierre Péju nous raconte, en quelques pages, une tragédie quotidienne, avec une vision douloureuse de la vie. Le moins qu'on puisse dire est que les personnages ne sont pas bien dans leur peau.
Etienne, colosse qui "[s']encombre [lui]-même depuis longtemps" (p. 25) est hanté par les phrases des livres qu'il dévore. Les insomnies sont fréquentes. Souffre douleur à l'école, du fait de sa différence, il vit dans les livres, isolé du monde réel, qu'il n'arrive pas à saisir.
Thérèse Blanchot, elle, cherche à se fuir elle-même : chaque jour, elle prend sa voiture ou un train et "elle attend de trouver sa légèreté, sa transparence" (p. 30). Elle cherche à "être bien, n'être plus personne... tranquillité des femmes imperceptibles" (p. 37). Elle essaye en vain d'être une bonne mère pour Eva, de se convaincre du rôle qu'elle a tenir.
La petite fille, pour qui tous les possibles sont ouverts, se retrouve comme une expression parfaite de la vision de l'auteur : après l'accident, elle est vivante, mais son traumatisme la rend comme absente au monde : tout lui glisse dessus.
Le livre est une réflexion très sensible sur la distance entre nous et les choses, sur la difficulté à se sentir dans le monde (la librairie de Vollard s'appelle "le verbe être"). Témoin, cet épisode de saut à l'élastique pitoyable, où Vollard admire ces jeunes gens qui "tous paraissaient jouir de la réalité, de leur corps, des choses, de la lumière, avec une facilité insolente (...) Qu'ont-ils, que je n'ai pas ? Pourquoi peuvent-ils sauter ?  Vivre comme ils sautent ? Respirer, se parler, regarder les choses avec cette légèreté ?" (p. 119-120). Alors que ces jeunes gens sont "des amis du réel", lui, après cette expérience, est imprégné d'une odeur de sueur, de vomi et d'angoisse "cette odeur de cadavre et de jus rance qui, à la fin, imprègne tout" (p. 125).
C'est aussi une belle réflexion sur la distance irrémédiable entre les êtres ("planètes différentes", p. 75) : "Etienne Vollard est sur sa propre trajectoire. Les deux lignes vont se couper en un point singulier et tragique" (p. 13).
Ce livre est aussi une très belle réflexion sur le rôle de la littérature, de la place qu'elle peut avoir dans nos vies : "Lire follement, comme il avait toujours lu, consistait plutôt à découvrir la blessure d'un autre. Blessure d'un type seul, désarroi d'une femme seule. Lire consistait à descendre en cette blessure, à la parcourir. Derrière les phrases, même les plus belles, les mieux maîtrisées, toujours entendre des cris" (p. 103). Pierre Péju fait aussi l'éloge des librairies, lieux en voie de disparition où on pourra "debout, dans le bruit des pages tournées, découvrir les quelques mots qui paraissent s'adresser à soi. L'inespréré noir sur blanc. Intime universel. Musique silencieuse" (p. 59).
Pour une courte période, Vollard, qui va au chevet de la petite Eva et lui dit des histoires qu'il a en mémoire, puis l'emmène en balades dans la montagne, devient "un agent de liaison bizarre entre les deux univers" (p. 103), celui de la douleur des livres et celui de la douleur physique ; pour un court moment, douloureux, il est présent au monde, redécouvrant la nature avec la petite fille.
Vous l'aurez compris, on ne sort pas ragaillardi de la lecture de ce livre... rien ne semble pouvoir sauver les êtres humains, planètes isolées les unes des autres qui suivent leur trajectoire sans objectif, juste régies par les lois de "hasards de dernière minute, ces petits riens décisifs qui défient présages et prévisions et se rient de nos attentes" (p.10)


A lire : La petite chartreuse, de Pierre Péju, Folio, 2002, 200 p.

Publié dans Littérature

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Pauline 31/05/2008 19:10

Un ami m'avait conseillé le livre et le film au moment de la sortie du fil, et ton arcticle a relancer mon envie, mais j'ai déjà malheuresement 3 livres de commencés !!!!

françois 01/06/2008 00:42


Ah la la, c'est toujours la même chose : on lit un livre, et on nous en conseille trois... pas besoin d'être un grand scientifique pour deviner qu'on arrivera pas à tous les lire... moi je me
laisse porter par l'envie du moment, les hasards, les coups de coeur.
Je n'ai pas vu le film, mais on m'a dit que la fin (que je ne terévèlerai pas) avait été changée... je pense que j'essaierai de le voir, car j'aime beaucoup Olivier Gourmet : c'est un acteur qui a
une vrai présence.

François