Shine a light, de Martin Scorsese

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D'aucuns disent que les Rolling Stones sont mort vers 1973, quand ils ont publié "Angie". Depuis, ils ne feraient que capitaliser sur les dix premières années de leur carrière, nous rejouant et se rejouant les attitudes rock'n'roll...
Pourtant, ils étaient là, et bien là ce soir de décembre 2006, au Beacon theatre, dans l'Upper West Side de New York City. Le début du film Shine a light retranscrit formidablement la tension qui précède toute prestation des Stones : Martin Scorsese, qui se met en scène comme totalement dépassé par les événements et par le flou qu'entretient le groupe sur leur set list, semble être obligé d'improviser sa mise en scène. Roublardise du réalisateur de The Last Waltz ? En tout cas, quand le concert démarre, il arrive à faire capter par ses multiples caméras l'énergie qui se dégage du groupe, les connivences entre musiciens.
Martin Scorsese ne fait pas dans l'hagiographie, lui dont les Stones ont pourtant nourri le cinéma (des titres figurent dans Mean Streets, dans Les infiltrés...) : le concert du Beacon Theatre se fait au profit d'une association présidée par Bill Clinton, et les Stones se doivent de rencontrer Hilary Clinton... et la mère de celle-ci ! Un membre du staff ou du groupe, je ne sais plus, dit de manière bien ironique : "ça c'est rock'n'roll !".
Ce qui est surprenant, tout au long du film, c'est de noter la connivence entre les membres du groupe ; connivence feinte ? on sait que dans les années 80, les relations étaient à couteaux tirés entre Mick Jagger et Keith Richards. Se sont-elles réchauffées ? on n'en sait trop rien... Mais la véritable connivence est à trouver entre Keith Richards et Ron Wood : s'ils avouent sans honte être de piètres guitaristes, Keith Richards affirme qu'à eux deux, ils sont imbattables... même si de mon point de vue, Mick Taylor reste le meilleur guitariste des Stones.
Quelle que soit la connivence au sein du groupe, Mick Jagger n'hésite pas à traiter les autres de "bras cassés" lorsque Keith Richards se plante dans un choeur, et il semble avoir plus d'affinités avec ses choristes qu'avec les deux guitaristes. Il chambre aussi Charlie Watts quand il le présente, signe de sa tendresse : "mais il parle !".
En filmant le groupe au plus prêt, Martin Scorsese nous montre le côté très humain du groupe : la lassitude de Charlie Watts, dans un plan où il fait une grimace à la caméra, les solos assez approximatifs de Keith Richards, dont la guitare est mise en avant quand on le voit : c'est un procédé assez cruel, car certaines notes accrochent dur.
Mais cela nous renvoie à cette question : qu'est-ce qui a fait le succès des Stones, un groupe qui techniquement est loin d'être le meilleur ? Les provocations, même si dans des images d'archives, Mick Jagger s'en défend ; le talent pour trouver des riffs et des mélodies accrocheuses, c'est certain, mais pour moi, la révélation de ce film, c'est le charisme scénique de Mick Jagger : les 16 ou 18 caméras de Martin Scorsese n'ont pas été de trop pour saisir cet électron libre. Tout au long du concert, il court dans tous les sens, il danse... Les traits sont marqués par les ans, mais quelle énergie !
Côté répertoire, que des classiques, avec exhumation de quelques perles, comme "As tears go by", donné à Marianne Faithfull, présenté ici comme peu satisfaisante à l'époque, d'où don à la chanteuse !
Trois invités viennent pimenter le show : Jim White III, des White Stripe, totalement aux anges et sur la même longueur d'onde que Mick Jagger, Buddy Guy, toujours aussi excellent chanteur de blues, mais qui se révèle très brouillon à la guitare, et Christina Aguilera, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais qui se révèle une chanteuse très énergique qui tient la route face à Mick Jagger.
Ce film est une excellente manière de rentrer dans le mythe des Stones, de le démystifier en les observant au plus prêt. Seule restriction : quelle nécessité y avait-il de mixer à l'avant les instruments des musiciens quand on les voit en plan individuel ? Ce n'est flatteur pour aucun d'entre eux, et cela distorse l'impression d'ensemble, de groupe.
On peut aussi s'interroger sur les motifs de l'existence d'un tel film : hommage réciproque des Stones et de Scorsese, affaire purement commerciale ? Cet aspect est totalement évacué du film (à peine voit-on la lannière de la guitare de Mick Jagger ornée du fameux logo à la langue...), mais est sûrement bien présent : il ne faut pas oublier que les Rolling Stones sont une grande entreprise qui emploie quelques centaines de personnes et qui en fait vivre beaucoup d'autre (dont pas mal de journalistes !) ; le jour où ils arrêteront de tourner, ce sera une véritable catastrophe économique !

A voir : Shine a light, de Martin Scorsese (2008)

Publié dans Cinéma

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Philippe 21/05/2008 14:08

Après The Band en 1976 au Winterland Ballroom de San Francisco, Scorcese s'attaque donc aux Rolling Stones, formation mythique siégeant depuis longtemps dans l'Olympe des dieux du Rock. Comme l'écrivait justement François Gorin dans Télérama "même le fan admettra qu'ils sont leur propre musée Grévin depuis des lustres (...) mais ce que l'on vient adorer a plutôt l'épaisseur du mythe qui s'est cristallisé autour d'eux", car les Stones même en 2006 devant un parterre de notables dans un décor rococo restent toujours une formidable machine à faire du rock 'n' roll. Mais comment peut-on imaginer un concert des Stones sans les hymnes que sont "Jumping Jack Flash", Brown Sugar", "Sympathy for the Devil" et tant d'autres.... voir les stones aujourd'hui c'est comme visiter une institution inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco. La scène ou Jagger parcours la liste interminable des titres susceptibles de figurer dans le set liste est éloquente. Combien d'artistes peuvent prétendre avoir marqué l'histoire de la musique du XX° siècle au même titre que le tandem Jagger/Richards ? Un seul ... les Fabs Four bien sur ! Rien d'étonnant que les photos qui ornent les couvertures des deux volumes de l'excellent Dico du Rock d'Assayas (col. Bouquins) soit consacré aux  Beatles et aux Rolling Stones.Je ne comprends pas vraiment vos réactions par rapport au niveau technique des musiciens ... Certes Keith Richards n'est pas Jeff Beck, Eric Clapton ou Jimmy Page (pour ne citer qu'eux) mais tous les guitaristes en herbe savent combien il n'est pas si facile de jouer correctement un morceau des Stones. Richards et sa science de l'open tuning ainsi que ses rhytmiques en beton armé pourrait sans aucun problème figurer au casting d'un onirique "meilleur groupe de tous les temps". A t-il jamais revendiqué le statut de guitar héros ou celui d'un maître de l'instrument ? Keith Richards n'est pas un guitariste de rock, il EST le rock, sa fougue, ses exces, sa démesure, sa lumière et son côté sombre.Bref, vous l'aurez compris c'est un fan des Stones qui écrit ces lignes mais un fan qui essaie aussi de prendre un peu de recul et qui se dit en voyant le même Richards posant guitare à la main pour la pub des valises Vuitton que rien ne sera plus comme avant ....

françois 21/05/2008 14:55


Merci pour ce riche commentaire !
J'admire votre enthousiasme, la pertinence de vos propos et la verve de votre plume, qui rendent palpable votre passion pour les pierres qui roulent... Ma réserve sur la technique de Keith Richards
portait uniquement sur ces rares moments où il s'aventure à prendre des solos et où Martin Scorsese met artificiellement en vant le son de sa guitare. N'ayez crainte, je sais pertinement que
Richards est à la guitare rythmique ce que Jagger est au charisme scénique !
Amicalement vôtre


Pauline 20/05/2008 21:56

Je ne suis pas fan des Stones, je suis plutôt Beatles moi (!) justement à cause de ces faiblesses musicales, j'ai du mal à comprendre comment un groupe peut faire une telle carrière avec un niveau technique aussi.. aproximatif. Soit Mick Jagger et Keith Richards sont considéré comme des demi-dieu (ou des demi-diables ;-) ) grâce à leur charisme incontestable ou alors ils savent trèx bien s'entouré ? Et si c'était les deux ? Bref, le culte stones m'agace un peu et m'interressent peu...Quant à Scorsese, si je dis que je n'aime pas je vais me faire tuer dans mon sommeil,  mais ces films ont un côté trop virils et machos qui m'énerve dans tous les polars...Beaucoup de lignes pour ne pas dire grand chose mais on ne peut être pertinent tout le temps que veux tu !