L'établi, de Robert Linhart

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letabli.jpgEn écho à mon article sur Tribulations d'un précaire, de Iain Levison, un ami m'avait prêté un livre plus ancien, paru en 1978, L'établi, de Robert Linhart. L'établi, c'est bien sûr la table de travail du bricoleur, mais dans les années 60, ce terme désignait aussi un intellectuel qui décidait d'aller travailler à l'usine. Après les désillusions de l'après-mai 68, Robert Linhart, promis à un avenir d'enseignant, a décidé de se faire embaucher dans une usine Citroën, à la chaine de fabrication des 2 CV.
Linhart est d'abord surpris par la lenteur de la chaîne, lui qui avait l'image des "cadences infernales". Les cadences sont effectivement très soutenues mais cela n'est pas vraiment visible, sauf si l'on observe attentivement les ouvriers qui n'arrivent pas à les suivre, qui "coulent" le long de la chaîne ; Linhart aura d'ailleurs bien du mal à trouver sa place, ce qui n'a de cesse de l'inquiéter : un "intellectuel" et ses limites physiques...
Puis Linhardt décrit la hiérarchie de l'usine, clairement raciste :  les Noirs sont Manoeuvres 1, les Arabes Manoeuvres 2 ou 3, les Espagnols et Portugais Ouvriers Spécialisés 1, les Français Ouvriers Spécialisés 2, etc.
Linhart décrit aussi les petites libertés que chacun arrive à se ménager dans cet univers strict et codifié, le regroupement des ethnies par usine pour conserver les structures de pouvoir.
Il constate la lente anesthésie que ce travail provoque en lui : "on pourrait se lover dans la torpeur du néant et voir passer les mois - les années pourquoi pas ?" (p. 50) ; plus loin, "je m'étais rêvé agitateur ardent, me voici ouvrier passif" (p.64).
Jusqu'à ce que la direction décide de faire payer aux ouvriers l'agitation de mai 68 : ils travailleront 20 minutes de plus gratuitement, en compensation du temps perdu lors des "événements".
Il n'en faut pas plus pour que les troupes endormies se réveillent, pour lutter pour leur dignité. Après l'euphorie du succès, le système anti grève se met en place : intimidation des étrangers, provocations, remarques tatillonnes, transfert vers les postes les plus pénibles... une vraie guerre psychologique menée à toutes les fortes têtes.
Quelle est l'actualité de ce livre, 40 ans après les événements ?
Tout a changé, mais rien n'a changé... ce ne sont plus des 2 CV que l'on produit, mais la pression est toujours bien là et ne cesse d'augmenter, car non seulement il faut vendre au prix le plus bas possible, mais les spéculations boursières imposent aussi des bénéfices déconnectés de toute réalité.
L'actualité aussi, ce sont toutes les maladies professionnelles non reconnues, les êtres qui s'effondrent dès la retraite atteinte (j'en connais...).
Un livre édifiant, à l'heure où à la tête de l'État, on veut solder l'héritage de mai 68...
J'avais envie de finir cette chronique en raillant les possesseurs de 2 CV, qui auraient cautionné cette exploitation de l'Homme par l'Homme, mais je me suis ravisé : gloire aux possesseurs de 2 CV (j'en connais...), qui les entretiennent, les bichonnent, les font vivre le plus longtemps possible, comme un signe du respect du travail accompli par tous ces ouvriers !

A lire : L'établi, de Robert Linhart, éditions de Minuit, 179 pages, 5,50 euros.

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